LA PÊCHE DU THON ROUGE


Le ciel et l’absence de vent, annoncent une belle journée.

Sur le quai, un regroupement d’hommes en casquettes élimées et lunettes de soleil cerne la benne d’un pick-up, chacun y puisant un sac de victuailles et des caisses de sardines.

     - « Elles sont vraiment belles ces sardines, on en mangerait.»
    - « Vous le pourriez, la poissonnerie nous a gâtés. »

Mais pas question de manger les appâts d’une pêche au tout gros. Le vent a perturbé les sorties précédentes et le portique de pesée est resté désespérément vide. Pourtant, aujourd’hui, tous y croient.

Le président du Club, l’a prédit :

    - « Nous allons prendre des thons, cette année, je le sens… ».

Encouragés par ce présage, chacun termine son café et le démarrage du premier moteur sonne le départ de toute la flottille, qui sort du port en une lente procession. Une fois en mer, c’est gaz à fond, pour ne pas perdre de temps. Mer belle et peu agitée. Au fond de la baie, saturée par la lumière des premiers rayons de soleil, éclate la blancheur des façades, sur le gris sombre des Cévennes.

Laissant à bâbord les feux de l’Espiguette, Le bateau file ses vingt nœuds vers un haut fond rocheux. Une heure et demie plus tard, nous sommes sur place. Quelques goélands s’envolent à notre approche, puis se reposent à côté de nous. Plus loin, les autres bateaux décrivent des arabesques, silhouettes noires à contre-jour, d’un blanc éclatant sur l’autre bord. Chacun semble labourer son petit coin de mer. Les lignes mises à l’eau, la moulinette électrique broyant sans cesse des sardines, nous commençons à espérer de notre lieu de pêche. La chaleur nous enrobe peu à peu. Le silence s’impose et chacun s’enfonce au plus profond de ses pensées. Une heure passe, puis deux. Notre patience n’est qu’à peine chatouillée, d’autant que le moment du casse-croûte approche.

Cet bulle tranquille est soudainement déchirée par un hurlement. Un moulinet s’emballe. Pierre se jette sur la canne pliée.

-  « C’est du gros » dit-il.

L’équipage, d’un seul coup, sort de sa torpeur. Et de se jeter sur les autres cannes, de les remonter pour ne pas gêner… Chacun sait ce qu’il a à faire et les gestes cent fois répétés se succèdent en un rituel. Le moteur est relancé.

Puis toute cette folle agitation cesse, aussi soudainement qu’elle était apparue.

Cassé !

Déception à bord. Philippe observe par dessus le franc-bord et dit :

    - «  Ils sont là, dessous. Sentez ! »

Effectivement, une odeur forte et huileuse monte de la mer.

    -    « On reste là. Mais on relève le mouillage. On dérive au broumé » ordonne Jean-Claude, en bon capitaine.

Philippe, patiemment, coupe une à une, avec une paire de ciseaux rouillés, des sardines qu’il jette à l’eau.

Jean-Claude décide de reprendre tous ses montages pour les affiner. Il n’y a pas de secret, juste de l’application et du sérieux. Les plus belles sardines sont crochetées aux hameçons. Et les cannes sont remises à l’eau, une bouteille en plastique vide accrochée à chaque fil au moyen d’un élastique, comme autant de bouchons flottant en repère.

À nouveau, un moulinet s’emballe.

    - « Podium, podium, c’est parti pour nous ! » lance t-on à la VHF.

À terre, Georges est à la veille. Il sourit en nous imaginant en action.

Pierre a bondi sur le fauteuil de combat. La lutte commence : tirer sur la canne pour ralentir la fuite du poisson, puis la baisser en moulinant à toute vitesse pour gagner quelques mètres de fil, relever à nouveau, mouliner encore et « pomper » comme cela inlassablement. Un coup de frein même infime, comme un pouce sur le moulinet, briserait le lien entre les deux combattants.

L’homme et l’animal se font face, l’un campé sur ses appuis, pesant de tout son poids de chair et d’expérience, l’autre, d’un même poids de purs muscles idéalement profilés pour la nage. Et la fuite.

Pierre analyse la puissance du thon, jauge sa taille. Cette fois, il ne faut pas casser ! Il faut prendre son temps et fatiguer l’adversaire. Tirer, mouliner autant qu’il le faudra.

S’égrène le temps, interminable. Pierre anticipe : il voit le thon plonger, virer, remonter pour se libérer. Lui compense, laisse aller ou ramène. Qui gagnera ?

Le respect nait de là, de l’incertitude de l’issue.

Un reflet émeraude indique que le grand poisson est à portée.

     - « Avance » crie Jean-Claude au barreur, voyant le thon foncer sous le bateau.

Les « stop ! », « avance ! » et autres « moins vite ! » se succèdent. Ils tentent de permettre au bateau de suivre les mouvements du poisson pour éviter que le fil ne casse dans l’hélice.

La tête du thon à peine hors de l’eau, Jean-Claude, une gaffe à la main, pique et tire pour hisser la prise à bord. Dans un bruit sourd, le poisson tombe sur le pont.

Par radio, nous informons la terre. Il y aura du thon accroché au portique ce soir. Et une thonade suivra, qui nous réunira tous. Ce soir, la fête sera belle.

À terre, Georges sourit encore.

À bord, imperturbable, Philippe continue à broumer par-dessus bord.

Les poissons sont toujours là. Qui sait, nous en prendrons peut-être un de plus…